Afghanistan : vers la paix ou la guerre ?

Mis à jour : sept. 13


Après 18 ans de guerre, les Etats-Unis et les talibans ont signé un accord bilatéral de retrait des troupes américaines, le 29 février 2020, à Doha. Les Etats-Unis s’engagent à retirer graduellement leurs militaires (12 000 soldats environ) sous 14 mois ; si les talibans participent aux pourparlers avec le gouvernement afghan, cessent leurs relations avec les groupes armés ennemis des Etats-Unis et les empêchent d’opérer depuis le territoire afghan. Suite à la signature de cet accord, Mark Esper, Secrétaire américain à la défense, a déclaré : « Si les talibans ne respectent pas leurs engagements, ils perdront leur chance de s’asseoir avec les autres afghans et de délibérer de l’avenir de leur pays. Les Etats-Unis n’hésiteront pas à annuler l’accord ».


Le pays étant actuellement en pleine gestion de la crise sanitaire du coronavirus, nous en profitons pour faire un retour sur la situation en Afghanistan, qui pourrait refaire l’actualité à la fin de cette crise mondiale.


Le Monde Diplomatique, « Une guerre toujours intense », 2019.



Bref retour historique


Les talibans, signifiant « étudiants » et appartenant en majorité à l’ethnie Pachtoune (importante en Afghanistan et au Pakistan), sont arrivés en Afghanistan en 1996 après avoir été formés dans des écoles coraniques au Pakistan. Leur objectif était, et reste encore, d’instaurer un régime basé sur le droit coranique.


L’intervention internationale en Afghanistan, résulte des attentats du 11 septembre 2001. Les services de renseignement américains ont mis en avant la présence d’Oussama Ben Laden et de camps d’entraînements d’Al-Qaeda sur le territoire afghan. Le Conseil de Sécurité de l’ONU avait exigé la livraison de Ben Laden aux Etats-Unis, ce qui a été catégoriquement refusé par les talibans. Cette situation a amené Washington à monter une coalition internationale de lutte anti-terroriste, d’une vingtaine de pays, qui débuta ses premières ripostes en octobre 2001.


Depuis, les américains sont présents sur le territoire afghan, ce qui en fait l’un des plus longs conflits impliquant les Etats-Unis. L’accord qui vient d’être signé est considéré pour beaucoup comme étant historique. En effet, durant toutes ces années, ce sont les premières négociations qui mènent à un accord. Par ailleurs, du point de vue des relations internationales, c’est aussi l’un des rares cas où un accord est établi entre une puissance et un groupe non-étatique. En outre, contrairement à ce que nous pouvons lire partout, il ne s’agit pas réellement d’un accord de paix mais plutôt de retrait, car de nombreux aspects sont encore à négocier et la paix n’est absolument pas garantie.


Quels enjeux autour de l’accord de retrait ?


Comme évoqué en introduction, les talibans se sont engagés à empêcher les activités de groupes ennemis des Etats-Unis sur le territoire. La question de leur capacité à tenir cet engagement se pose. Actuellement, les talibans n’ont pas les moyens d’empêcher ces groupes d’agir. Cependant, au sein du gouvernement afghan, dans lequel ils devraient participer, ils auront les moyens de mettre en œuvre cet aspect de l’accord. D’autant plus, que les talibans disposent de réseaux humains de renseignement importants et que les Etats-Unis devraient soutenir le nouveau gouvernement dans le cadre d’une coopération dans la lutte anti-terroriste. Il faut savoir qu’en Afghanistan, Al-Qaeda est devenu une menace faible comparé à l’Etat Islamique, qui compte des milliers d’hommes et qui est en guerre contre tous les acteurs du territoire (dont les talibans). Ce dernier groupe représente la menace principale pour tous les pays de la région.


L’un des autres aspects de l’accord est la libération de 5 000 prisonniers talibans (sur 10 000) par le gouvernement afghan, contre 1 000 soldats afghans détenus par les talibans. Ce point fait déjà débat, car les Etats-Unis se sont engagés à faciliter cet échange de prisonniers sans avoir, semble-t-il, l’accord du gouvernement afghan. Cette situation crée déjà un début de tensions dans les négociations intra-afghanes.


Ces négociations vont avoir pour objectif de créer un gouvernement qui convient à toutes les parties impliquées : le gouvernement afghan, les talibans et la société civile. Dès maintenant nous pouvons déceler deux questions cruciales sur lesquelles les négociations risquent d’être compliquées.


Dans un premier temps, l’avenir de la situation des femmes inquiète. Les talibans affirment avoir évolué sur cet aspect. Cependant, dans les territoires occupés par le groupe, la situation des femmes et des filles n’a pas changé. Dans une tribune du New York Times, Sirajuddin Haqqani (leader des talibans) explique que les droits des femmes seront respectés selon les principes de l’islam. Cela reste encore à définir mais nous imaginons que ces principes sont définis par l’interprétation de l’islam par les talibans, ce qui implique une vision peu progressiste. Cet aspect inquiète fortement les femmes, qui seront d’ailleurs présentes dans les négociations intra-afghanes.


Dans un deuxième temps, la question du régime va poser problème. Les talibans sont en faveur d’un Émirat, même s’il semblerait que depuis quelques années ils atténuent leurs propos et parlent dorénavant de régime islamique. Ce régime, encore une fois, reste à définir. Cependant les talibans sont clairs dans leur opposition à la démocratie participative et à la constitution en place, qu’ils considèrent comme des institutions imposées par les Etats-Unis.


D’autre part, un dernier point doit être pris en compte. Le 9 mars 2020, deux présidents ont été investis en Afghanistan et se sont proclamés victorieux des élections : Ashraf Ghani (président sortant) et son rival Abdullah Abdullah. Les ambassadeurs, le chef de l’OTAN et des forces américaines ont assisté à l’investiture de Ashraf Ghani, qui avait été annoncé vainqueur par la commission électorale, avec 50,64% des votes. Dans ces circonstances, les Etats-Unis ont annoncé leur opposition à un « gouvernement parallèle ». La priorité étant la paix, il est important que le gouvernement afghan soit uni, afin de ne pas faire obstacle aux négociations intra-afghanes, qui devaient débuter le 10 mars.


L’accord entre les Etats-Unis et les talibans est loin de garantir la paix dans le pays. Cet accord de retrait des troupes américaines pose les bases d’un processus de pacification et de dialogue. Cependant, comme nous pouvons l’observer, les divergences de point de vue entre les acteurs sont bien présentes et des tensions se font ressentir. En effet, deux jours après la signature de l’accord, les talibans ont repris leurs opérations militaires contre le gouvernement afghan, qui a accepté de libérer les 5 000 prisonniers en échange d’une baisse des violences.


Reste à voir dans l’avenir post-coronavirus, le comportement de chaque acteur dans les négociations et leur capacité à faire des concessions. En attendant, les talibans se sont engagés à coopérer avec les travailleurs humanitaires afin de lutter contre l’épidémie. C’est un changement de comportement par rapport à 2019, puisque les talibans avaient menacé l’OMS et le Croix-Rouge, lors des campagnes de vaccination contre la polio. Néanmoins, les violences persistent avec les forces afghanes et ce, malgré les appels du gouvernement américain à pacifier leurs relations.


A. Pellegrino

Suivi de la situation:

  • Début mars 2020: Suite à des attaques talibanes contre l’armée afghane, le gouvernement a proposé la libération de 5000 talibans en échange d’une diminution des violences. Les talibans ont refusé.

  • 23 mars 2020: Mike Pompeo (Secrétaire d’Etat américain) a eu une discussion avec le Président Ashraf Ghani et son rival Abdullah Abdullah, à Kaboul, afin de sauver l’accord signé entre les Etats-Unis et les talibans en février. Les deux protagonistes se sont tous les deux déclarés gagnants des élections présidentielles au début de mars. Face à l’échec de cette médiation, le gouvernement américain a pris la décision de réduire d’1 milliard de dollars l’aide attribuée à l’Afghanistan.

  • 7 avril 2020: Les talibans ont rompu les négociations avec le gouvernement de Kaboul. Les deux parties négociaient depuis plusieurs jours sur l’échange de prisonniers. L’accord conclu avec les Etats-Unis prévoyait la libération de 5000 talibans contre 1000 soldats afghans. Le gouvernement de Kaboul souhaitait cependant n’en libérer que 400, jugés peu dangereux en échange de la réduction des violences. Ceci a été rejeté par les talibans qui ont accusé Kaboul de ne pas respecter l’accord de Doha, qui rappelons-le a été signé entre les Etats-Unis et les talibans.

  • 12 septembre 2020: Début des négociations à Doha.

Pour aller plus loin :

  • Facebook
  • Blanc LinkedIn Icône
  • Twitter

© 2019 par Regards Contemporains.