Conflit au Tigré : Vers un embrasement de la Corne de l’Afrique ?


Un membre de la police du Tigré à un poste de contrôle dans la banlieue de la capitale Mekele (Source : Eduardo Soteras/AFP)



Depuis début novembre, un conflit armé fait rage dans l’État du Tigré, au nord de l’Ethiopie. Il oppose le gouvernement fédéral éthiopien et le gouvernement régional du Tigré. La région est plongée dans une crise qui implique les Etats voisins. Au travers de cet article nous allons revenir sur les raisons de ce conflit et ses conséquences.



La région du Tigré, une région au passé politique fort


Carte Ethiopie région Tigré (Source : INFOGRAPHIE LE MONDE)



Le Tigré est un des dix États semi-autonomes qui forment la fédération éthiopienne. Cette région montagneuse se situe au nord de l’Ethiopie, à la frontière du Soudan et de l’Erythrée, et compte environ cinq millions d’habitants.

Au sein de l’Etat fédéral éthiopien, les Tigréens ont longtemps détenu un pouvoir important. En effet, de 1991 à 2018, le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), le parti qui dirige cette province, a été à la tête de la coalition qui a gouverné le pays. Son rôle capital dans la chute du Derg (Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste), régime marxiste au pouvoir de 1974 à 1987, a valu au Tigré cette position favorable.



Du conflit politique à la guerre civile


Deux acteurs principaux s’opposent dans ce conflit. D’un côté, le gouvernement fédéral basé à Addis-Abeba, dirigé par le Premier ministre Abiy Ahmed qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 2019. De l’autre, les troupes dissidentes du Front de libération des Peuples du Tigré (TPLF), qui a Debretsion Gebremichael, vice-président par intérim de la région du Tigré, pour leader.


Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien et Debretsion Gebremichael, vice-président par intérim de la région du Tigré (source : Getty)


Bien que les échanges de violences entre les deux acteurs soient récentes, la mésentente entre le gouvernement fédéral et les dirigeants de la minorité tigréenne ne datent pas d’hier. En effet, les autorités régionales du TPLF accusent le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed d’avoir progressivement marginalisé la minorité tigréenne (6 % de la population) depuis son arrivée au pouvoir en avril 2018. Le TPLF est passé dans l'opposition en 2019, parce que ses leaders disent avoir été injustement ciblés par des enquêtes anticorruption et tenus à l'écart des postes clés.

En septembre dernier, malgré la décision du pouvoir fédéral de repousser toutes les élections en raison de la pandémie de coronavirus, le Tigré a décidé d’organiser ses propres élections, pour défier l’Etat central. Depuis, Abiy Ahmed considère le gouvernement régional du Tigré illégal.

Les violences entre les deux partis n’ont réellement commencé que dans la nuit du 3 au 4 novembre dernier, lorsque l’armée fédérale éthiopienne a lancé un assaut aéro-terrestre contre la région dissidente du Tigré. Une action, qui selon le gouvernement, répondait à une attaque perpétrée par des miliciens du TPLF envers deux bases militaires fédérales. Une version contredite par le TPLF qui accuse le Premier ministre d’avoir inventé cette histoire pour justifier une intervention militaire dans le Tigré. Après l'envoi de l'armée au Tigré, les affrontements se succèdent avec des tirs de roquettes, des frappes aériennes et des centaines de morts. Le 7 novembre 2020, le parlement éthiopien a voté la révocation du parlement régional et de l’exécutif du Tigré.

Le 28 novembre dernier, avec la prise de Mekele, capitale du Tigré, des mains des insurgés du TPLF, le Premier ministre éthiopien a proclamé la victoire du gouvernement sur la province rebelle. Si l’armée éthiopienne affirme cesser les combats, les forces tigréennes, elles, disent ne rien lâcher. Nous sommes donc loin d’assister à une fin des hostilités.


Par ailleurs, rien n’indique qu’une victoire militaire de l’une ou l’autre des parties permettra de sortir rapidement de la crise. Au contraire, on pourrait craindre que cette guerre ne sème les futures graines de la déstabilisation d’un système de fédéralisme ethnique déjà bien fragilisé. En effet, d’autres ethnies voulant plus d’autonomie pour leurs régions, sont susceptibles de profiter de la situation pour affaiblir encore plus le pouvoir central.


Les combats pourraient non seulement avoir des conséquences pénibles pour l’avenir du pays, mais aussi influer sérieusement sur la stabilité politique de la Corne de l’Afrique.

Une corne de l’Afrique au bord de la déstabilisation



Des réfugiés, qui ont fui les combats au Tigré, attendent au point de passage de Hamdayet, à la frontière entre l'Ethiopie et le Soudan (Source : Olivier Jobard/MYOP)



A cause des combats, du manque d’aides et d'approvisionnements qui touchent le Tigré depuis le début du conflit, plus de 45 000 éthiopiens se sont réfugiés au Soudan. Les villages d'accueil ont très vite été submergés et les stocks de nourritures et de couvertures des petites ONG locales se sont révélés insuffisants. L’enlisement du conflit au Tigré pourrait alors conduire à un exode massif et une nouvelle crise humanitaire sur le sol soudanais qui accueille déjà un million de réfugiés dans des conditions précaires. Une situation qui risque également de plomber encore plus durement l'économie soudanaise déjà moribonde à cause des années de guerre et de mauvaise gestion.


Si le Soudan est victime des afflux de réfugiés, l'Erythrée, quant à lui, voit s’étendre le conflit militaire opposant le TPLF et le gouvernement central éthiopien, sur son sol. En effet, fin novembre, la capitale érythréenne Asmara, accusée de prêter main forte à l'armée fédérale éthiopienne, a été la cible de tirs de roquette par les autorités du Tigré, réveillant de vieilles tensions entre les deux camps (Ethiopie et Erythrée se sont affrontées dans une guerre meurtrière entre 1998 et 2000, à l’époque où le TPLF contrôlait l’appareil politique et sécuritaire en Ethiopie). Une escalade qui pourrait être susceptible de faire dégénérer le conflit.


En plus du Soudan et de l’Erythrée, le conflit au Tigré risque de toucher également la Somalie. En effet, la crise du Tigré pourrait aussi affaiblir le soutien militaire et politique éthiopien au gouvernement somalien dans la lutte contre les militants d’Al-Shabab. L’Éthiopie a déjà retiré presque 600 soldats de la frontière occidentale de la Somalie pour lutter contre les forces tigréennes. Si la situation se détériorait, l’Éthiopie pourrait se retirer de la mission AMISOM-ONU en Somalie. Un tel scénario créerait une nouvelle opportunité pour al-Shabab de se reconstituer et de se regrouper à nouveau.

Une sortie de crise est donc plus que nécessaire non seulement pour l’Ethiopie mais aussi pour la région entière. Par quoi cette sortie de crise pourrait-elle alors être favorisée ? Une médiation internationale ? La réinsertion du Tigré dans les instances politiques ? L’indépendance du Tigré ?


L. Rasidimanana



Pour aller plus loin :

  • ARTE,Ethiopie, une histoire complexe, le Rétro des cartes. Youtube,02/03/2020.

  • Bach, Jean-Nicolas. « L’Éthiopie après Meles Zenawi : l’autoritarisme ethnique à bout de souffle ? », Politique africaine, vol. 142, no. 2, 2016, pp. 5-29.

  • Barnes, Cedric, et Thomas Osmond. « L'après-État-nation en Éthiopie. Changement de forme plus que d'habitudes ? », Politique africaine, vol. 99, no. 3, 2005, pp. 6-21.

  • GASCON, Alain. Chapitre 8. Ethnofédéralisme, éthio-fédéralisme In : Sur les hautes terres comme au ciel : Identités et territoires en Éthiopie [en ligne]. Paris : Éditions de la Sorbonne, 2006 (généré le 14 décembre 2020). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/psorbonne/30318>. ISBN : 9791035101121. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.30318.

  • Kasongo, Makita-Kass. « Fédéralismes africains : l'idée fédérale dans l'Afrique des turbulences politico-ethniques », Revue internationale de politique comparée, vol. vol. 10, no. 1, 2003, pp. 19-40.

  • Styan, David. « Chroniques de la guerre érythréo-éthiopienne », Politique africaine, vol. 77, no. 1, 2000, pp. 183-192.



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