Construction du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu : vers une possible guerre de l'eau?


Le barrage de la Renaissance (Source : REUTERS/Tiksa Negeri)


Le barrage de la Renaissance est un barrage en construction en Éthiopie, dans l'état régional de Benishangul-Gumuz sur le Nil bleu. Un projet désapprouvé par l’Egypte et le Soudan, les pays situés en aval, depuis l’annonce de sa construction en 2011.

Pourquoi les deux pays voisins voient-ils d’un mauvais oeil la construction de ce barrage ? Où en sont les négociations ? Peut-on craindre un conflit armé dans la région ?


Le Nil, un fleuve majeur


Le Nil, fleuve d'Afrique d’une longueur d'environ 6 700 km, est issu de la rencontre du Nil Blanc et du Nil Bleu. Le Nil blanc (Nahr-el-Abiad) prend sa source au lac Victoria (Ouganda, Kenya, Tanzanie) ; le Nil bleu (Nahr-el-Azrak) est issu du lac Tana (Éthiopie). Ses deux branches s'unissant à Khartoum, capitale du Soudan actuel, le Nil se jette dans la Méditerranée en formant un delta au nord de l'Égypte.

Le barrage de la discorde


Long de 1,8 km et haut de 145 m, le Grand barrage de la renaissance (GERD) est censé devenir le plus grand barrage hydroélectrique d'Afrique. Une fois en service, le GERD, aura une capacité de 6450 MW, soit l’équivalent de six réacteurs nucléaires. L'Ethiopie a besoin de ce barrage pour répondre aux besoins en électricité de son économie et de son industrie en forte croissance, mais aussi pour fournir de l’électricité à toute la sous-région. Cependant, la construction de ce barrage, entamée en 2011, inquiète l'Égypte, située en aval, car il dépend du fleuve pour plus de 90% de son approvisionnement en eau. De plus, pour l’Egypte, l’attitude de l’Éthiopie constitue une violation du droit international et des traités, notamment de 1929 et 1959, garantissant à l’Égypte ses « droits historiques » sur le Nil, fixant des quotas en eau et accor­dant un droit de veto sur tout projet en amont que Le Caire juge­rait contraire à ses intérêts vitaux.

Aujourd’hui, cela fait neuf ans que ce projet est l’objet d’un différend dans la région entre l’Ethiopie, l’Egypte et le Soudan.


Source : Le Figaro.fr



Des négociations peu fructueuses


Les États-Unis et la Banque mondiale ont parrainé, depuis novembre 2019, des discussions visant à trouver un accord entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan au sujet du barrage. Suite aux premières discussions à Washington en novembre 2019, les trois pays s’étaient donné jusqu’au 15 janvier pour trouver un accord. Cependant, les discussions tripartites, achevées le 10 janvier à Addis-Abeba, ont une nouvelle fois butée sur l’une des questions les plus épineuses de ce dossier : la vitesse de remplissage du réservoir. En effet, l'Ethiopie souhaite un remplissage du réservoir sur quatre à sept ans, afin de produire rapidement l’électricité nécessaire à son économie et amortir les cinq milliards de dollars investis. Les autorités égyptiennes, quant à elles, réclament une période beaucoup plus longue, un remplissage pouvant durer jusqu’à 21 ans, afin d'éviter des ruptures d'approvisionnement. Une proposition inacceptable pour l'Ethiopie.


Le 29 février 2020, malgré les injonctions américaines, l’Éthiopie a refusé de parapher l’accord signé par l’Egypte et le Soudan. L’Ethiopie s'est retirée des pourparlers à la dernière minute, affirmant qu'elle avait besoin de davantage de temps pour des consultations internes. Un autre point de blocage est apparu à ce moment là : l’Éthiopie, qui veut commencer à produire de l’électricité dès la fin 2020, a laissé entendre que le remplissage du barrage commencerait avant même la fin des travaux prévu en 2022.


Interrompues en février, les négociations ont repris en mai suite à un communiqué de l’Egypte datant du 21 mai. Par la suite, les négociations se retrouvent encore au point mort.

Lassé d’attendre, le 20 juin, le Caire a appelé le Conseil de sécurité de l'ONU à intervenir. Le 26 juin, Le Caire et Khartoum ont assuré que la mise en eau du barrage serait reportée jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé mais l'Ethiopie a réaffirmé le lendemain sa volonté de commencer à remplir le réservoir de son gigantesque barrage sur le Nil "dans les deux prochaines semaines", tout en s'engageant à essayer de conclure un accord définitif avec l'Egypte et le Soudan, pendant cette période, sous l'égide de l'Union Africaine (UA), instance qui a repris la médiation des négociations à la place des Etats-Unis.


Après de nouveaux échecs dans les négociations pendant le mois de juillet, les discussions ont repris le lundi 3 août sur la mise en eau et le fonctionnement du barrage. Le lendemain, le Soudan a rejeté la dernière proposition éthiopienne car il accuse l'Ethiopie de lier la gestion du barrage à une renégociation du partage des eaux du Nil Bleu. Suite à ce nouvel échec, les discussions entre l'Ethiopie, l'Egypte et le Soudan sur la gestion du barrage ont été suspendues à partir du 4 août. Par la suite, de nouveaux pourparlers se sont ouverts le 18 août, et se sont encore soldés par un nouvel échec fin août.


En raison de "l'absence de progrès" dans les négociations avec l'Égypte et le Soudan au sujet du barrage construit par Addis-Abeba sur le Nil, les États-Unis ont annoncé, mercredi 2 septembre, la suspension d'une partie de leur aide financière à l'Éthiopie.


Qu’adviendra-t-il si aucune entente n’est conclue ? Peut-on craindre une guerre de l’eau dans la région ?


Vers une possible guerre de l’eau ?


Le groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) a prévenu en mars 2019 que l’Egypte et l’Ethiopie pourraient "être poussés à la guerre", car l'Egypte voit une "menace existentielle" dans tout ce qui mettrait en danger son approvisionnement en eau. L'Egypte avait même menacé de bombarder le barrage avec ses nouveaux avions Rafale. En octobre, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, juste après avoir obtenu le prix Nobel de la paix 2019, avait assuré qu'"aucune force" ne pouvait empêcher la construction du barrage et averti que des "millions" de personnes pouvaient être mobilisées pour le défendre si besoin était.

Selon Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à Genève, une guerre de l’eau entre l’Ethiopie et l’Egypte est peu probable malgré ces différentes déclarations martiales. D’après cette dernière, rares ont été les conflits ouverts par des Etats à cause de l’eau. En effet, même l’exemple le plus connu de la guerre des Six Jours entre Israël et les Etats arabes en 1967 déclenché par le détournement des eaux du Jourdain, implique de nombreux autres facteurs de conflits.


Pour le géographe, David Blanchon, la situation dans cette région peut basculer soit vers un conflit régional dont l’eau sera un des éléments centraux, soit vers une intégration régionale multifonctionnelle, dans laquelle : l’Ethiopie fournira l’énergie, le Soudan la nourriture, l’Egypte les capitaux et le Soudan du Sud le pétrole.


Bien qu'infructueuses, les négociations se poursuivent encore, nous pouvons donc toujours espérer que le dialogue entre les trois pays mènent enfin à un accord.


L. Rasidimanana



Pour aller plus loin :

-Alain Gascon, « Combats sur le Nil : la guerre de l’eau ? », Bulletin de l’association de géographes français, 92-2 | 2015, pages 154-166

- BLANCHON David, Géopolitique de l'eau. Entre conflits et coopérations, Le Cavalier Bleu Editions, 2019, 166 pages.

-Galland Franck, « Le Nil au cœur de la stabilité politique et sociale égyptienne », Géoéconomie, 2015/3 (N° 75), p. 169-175. DOI : 10.3917/geoec.075.0169. URL : https://www.cairn.info/revue-geoeconomie-2015-3-page-169.html



28 vues1 commentaire
  • Facebook
  • Blanc LinkedIn Icône
  • Twitter

© 2019 par Regards Contemporains.