Derrière le conflit Arménie-Azerbaïdjan, l’ombre de la Russie et de la Turquie


Manifestants pro-arméniens et pro-azéris se faisant face devant l’ambassade d’Arménie à Stockholm. © Panorama.am


Pour être bien à même de comprendre la situation actuelle entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il faut avoir une idée de la situation ethno-culturelle du Caucase : comme les Balkans, il s’agit d’une région à la fois multi-ethnique, multi-religieuse (l’Arménie est majoritairement chrétienne orthodoxe, l’Azerbaïdjan musulman chiite), et qui a historiquement fait l’objet de multiples conquêtes par des puissances extérieures : principalement trois, la Russie, la Turquie, l’Iran. C’est une zone de rencontre composée de petits peuples, au carrefour de la lutte des grandes puissances régionales pour la domination. Par ailleurs, de nombreuses richesses énergétiques caractérisent la région : en particulier les richesses en gaz et en pétrole.


Entre les deux états caucasiens, un conflit historique et douloureux


Le conflit entre les deux pays ne date pas d’aujourd’hui. Il faut d’abord faire un bref retour historique sur la région. D’abord dominée par la Perse à l’époque moderne, la Transcaucasie est envahie par la Russie en 1805 lors de la guerre russo-persane. Dominée par l’empire des Tsars durant tout le XIXe siècle, la région connaît des troubles entre 1919 et 1921. Le Haut-Karabagh, disputé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est finalement attribué à l’Azerbaïdjan par le Royaume-Uni, attribution confirmée par les soviétiques en 1921 après l’arrivée des bolchéviques au pouvoir dans les deux états et leur transformation en Républiques socialistes soviétiques (RSS). Seulement, la population dans ce territoire sous domination azérie est alors en très grande majorité arménienne (94%). Sous le couvercle soviétique, les oppositions entre les deux communautés seront étouffées par Moscou. Et c’est en fait à la fin de l’URSS que le conflit va véritablement reprendre. À l’éclatement, le Haut-Karabagh proclame son indépendance. L’Azerbaïdjan la refuse et l’Arménie, si elle ne reconnait pas officiellement le pays, soutient dans les faits un « état » dont la population est majoritairement arménienne. En outre, la situation a été marquée depuis les années 1990 par de nombreux épisodes de tension et d’accalmie, mais l’Azerbaïdjan a ce jour a systématiquement refusé de reconnaître l’indépendance du Haut-Karabagh.


Quelle était la situation des deux pays avant le début du conflit ? Il faut d’abord rappeler que la vie politique des deux états est profondément marquée par le conflit dans le Haut-Karabagh, celui-ci y provoquant parfois des crises politiques internes et des chutes de gouvernement. L’Arménie connait depuis plusieurs années une crise politique : Serge Sarkissian, lui même originaire du Haut-Karabagh, fut président de 2008 à 2018. Son élection au poste de premier ministre cette même année provoque alors une révolution dirigée contre l’autoritarisme et la corruption au sein de l’état. Le pays est depuis dirigé par Nikol Pachinian, principal opposant à Sarkissian. L’Azerbaidjan, quant à lui, connaît une meilleure situation sur le plan économique, notamment. Economie dite « rentière » grâce à la manne pétrolière, le pays est dirigé depuis 1993 par la dynastie des Aliev, d’abord par Gaydar, puis par son fils Ilham depuis 2003. Exerçant un pouvoir autoritaire, les deux dirigeants en ont profité pour largement moderniser le secteur des transports et développer le tourisme.


Le Haut-Karabagh, territoire à population majoritairement arménienne, se situe pourtant en Azerbaïdjan. Crédits : Julien Thorez.


Un Caucase marqué de l’empreinte des puissances internationales


À ce stade, une question nous vient : pourquoi la guerre reprend-t-elle maintenant ? Pour deux raisons : d’abord, parce qu’on assiste à un désengagement des puissances internationales au niveau militaire au Moyen-Orient, en particulier les Etats-Unis, la politique extérieure de Donald Trump rompant avec la doctrine néoconservatrice du War on Terror des années 2000, mais aussi de la Russie, qui, bien qu’historiquement proche de l’Arménie, ne veut en aucun cas ouvrir un nouveau « front » dans la région après sa couteuse intervention en Syrie. En témoigne la déclaration du président turc, accusant le Groupe de Minsk constitué de la Russie, des États-Unis, et de la France, dans l’objectif de résoudre ce conflit, d’avoir échoué à remplir ses objectifs. Par ailleurs, la relation entre l’Arménie et la Russie, depuis l’arrivée au pouvoir de Pachinian, semble s’être légèrement distendue, le nouveau dirigeant arménien ayant émis des reproches au Kremlin et réchauffé ses relations avec le département d’état américain. D’autre part, les hostilités ayant été lancées par l’Azerbaidjan, il est difficile de ne pas y voir un effet « d’agenda », en parallèle des activités de forage maritime et des intimidations menées par la Turquie du côté de la mer Egée, face à la Grèce, mais aussi de l’intervention turque en Libye. Cela s’inscrit dans la politique que certains observateurs qualifient de « néo-ottomanisme », de la part de Recep Tayyip Erdogan. Cela consiste dans l’extension de l’aire d’influence turque, en référence à la période de l’Empire ottoman, en Méditerranée et au Proche-Orient jusqu’au Caucase. Il convient de noter que l’Azerbaïdjan est un pays historiquement très turcophile. La langue azérie fait en effet partie du groupe des langues turques et, bien que l’Islam pratiqué ne soit pas le même, sa culture est très proche de celle de la Turquie. C’est la raison pour laquelle la Sublime Porte est intervenue en faveur de l’Azerbaïdjan.


Car en effet, il semble bel et bien que, derrière cette guerre d’apparence locale, se joue un conflit d’ampleur plus vaste, impliquant, comme souvent dans la région, les grandes puissances extérieures que sont la Russie et la Turquie. Cette dernière, par l’intermédiaire de son président, n’a pas cherché à dissimuler son intervention. Elle a rapidement déployé des mercenaires de l’armée syrienne libre, et surtout fourni un arsenal logistique à l’armée azérie, notamment les très efficaces drones Bayraktar TB2. De son côté, la Russie semble avoir choisi une voie plus discrète. Celle de se positionner en tant qu’arbitre du conflit. Bien que militairement liée à l’Arménie (les deux pays sont membres de l’Organisation du traité de sécurité collective, l’OTSC), elle fait face à un dilemme important : intervenir directement signifierait un affrontement avec la Turquie, ce que la Russie ne souhaite pas. Comme en Libye, elle préfère, dans sa nouvelle stratégie diplomatique, passer par l’intermédiaire d’un soutien extérieur et indirect. Par ailleurs, bien que majoritairement composé d’arméniens, le Haut-Karabagh demeure un territoire non reconnu par l’ONU. Une intervention militaire signifierait donc officiellement l’agression d’un pays souverain. Cette stratégie permet à Vladimir Poutine non seulement de se présenter comme un acteur rationnel, moins enclin au conflit que son image internationale ne le décrit, mais aussi d’envoyer un message à Nikol Pachinian, lui montrant en le mettant dos au mur que la Russie demeure le seul allié crédible de l’Arménie au niveau international.


Enfin, la puissance dominante du Proche-Orient, Israël, a également une influence. Bien qu’officiellement en retrait du conflit, l’ampleur de sa dépendance énergétique envers l’Azerbaïdjan et le fait qu’elle ait historiquement vendu des armes à ce pays a suffi pour rendre le positionnement du pays suspect aux arméniens, qui ont même décidé le premier octobre de rappeler leur ambassadeur en Israël.


Négociations à Moscou, le 9 octobre. © Handout / Russian Foreign Ministry / AFP


La situation apparaît donc complexe, mêlant tant l’animosité historique entre deux états rivaux que les ambitions régionales de puissances internationales. Pour autant, tout n’est pas forcément perdu. La Russie a d’ores et déjà décidé de se passer des autres acteurs du Groupe de Minsk en réunissant directement, le 9 octobre, l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour négocier à Moscou. S’il s’agissait d’un premier pas, les efforts de négociation seront encore longs pour trouver une solution. En effet, quelques heures seulement après la négociation d’une trêve, celle-ci était violée par les deux camps et les bombardements ont repris. Le partage de certains bénéfices énergétiques azéris avec l’Arménie ainsi qu’un statut de plus grande autonomie du Haut-Karabagh pourraient s’avérer être un facteur d’amélioration de la situation, endiguant les velléités indépendantistes du petit état. Première tentative ratée, puisque les bombardements azéris ont très rapidement repris. Malgré tout, la situation semble s’enliser : l’Azerbaïdjan, bien qu’ayant conquis quelques villages, a peu avancé sur le terrain, et l’approche de l’hiver pourrait définitivement mettre un terme aux espoirs azéris de progression, face à des combattants arméniens aguerris en montagne et du fait de la relative inefficacité des drones par mauvais temps. Les prochaines semaines seront, à coup sûr, décisives dans l’évolution du conflit.


Dumons C.

Pour aller plus loin


Sur le Haut-Karabagh

  • Mathieu Petithomme, « L’état de facto du Haut-Karabagh arménien, entre démocratisation en trompe l’oeil et ethnicisation », Revue internationale et stratégique, 2013/1 (n°89), p.30-39.

  • Philippe Descamps, « État de guerre permanent dans le Haut-Karabakh », Le Monde diplomatique, décembre 2012, p.18-19.


Sur l’Arménie

  • Tigrane Yégavian, « Le second printemps arménien », Le Monde diplomatique, juin 2018, p.12.


Sur l’Azerbaïdjan

  • Vicken Cheterian, « Pourquoi l’Azerbaïdjan n’a pas basculé », Le Monde diplomatique, février 2006, p.10.

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