Hiroshima et Nagasaki : Influences dans la littérature et le cinéma japonais

Le 6 et 9 août 1945, les Etats-Unis larguaient les premières bombes atomiques de l’histoire, sur Hiroshima et Nagasaki. Cet événement a entraîné la capitulation du Japon, la perte de ses colonies dans la région, ainsi que de sa souveraineté. Ces bombes ont créé un traumatisme certain dans la société japonaise, qui s’observe par la transmission de la mémoire collective, notamment à travers la littérature et le cinéma.

Nagasaki après le bombardement du 9 août 1945.


Cette mémoire a pris du temps à se mettre en place pour plusieurs raisons. Les hibakusha (nom attribué aux survivants) ont été, dans un premier temps, rejetés par la société japonaise, en raison du manque d’information, de l’indifférence du gouvernement ainsi que de la culture japonaise appelant à la décence. Cette marginalisation sociale a aussi été accentuée par le repli des hibakusha, dont beaucoup ont refusé de témoigner. La violence de leur expérience a longtemps rendu impossible l’expression de ces évènements. Cette difficulté à traduire leur vécu par les mots se ressent à travers la littérature japonaise, premier lieu de la formation de la mémoire collective des bombardements.



La traduction des sentiments humains en mots a toujours été un enjeu important pour les écrivains et encore plus pour cet événement épouvantable. Les écrivains japonais tentent de transmettre l’horreur vécue par les hibakusha, sans réellement y parvenir. C’est le cas d’Ibuse Masuji, dont l’ouvrage Pluie noire (1966) a eu un succès mondial mais dont l’auteur estime être un échec, car le langage ne lui a pas permis de transmettre la réalité entière de ces évènements. Dans La cité des cadavres, Ôta Yôko tente de mettre en place une nouvelle terminologie mais finit par se résigner face à son incapacité à transmettre et décrire la terreur et la misère qu’elle a ressenti.


Malgré les limites du langage, les hibakusha vont tout même finir par écrire leur témoignage, car ils sont aussi habités par le devoir d’informer sur les dangers du nucléaire. Ainsi, Ōe Kenzaburō, l’un des piliers de la littérature japonaise sur les bombes, va tenter de transcrire la mémoire des hibakusha, notamment dans Notes d’Hiroshima (1965). Le deuxième grand auteur est Keiji Nakazawa et va utiliser le manga comme « arme historique et politique ». Entre autres publications, il va écrire une série de dix volumes de Gen d’Hiroshima où il dénonce la contradiction entre le pacifisme, l’humanisme, le racisme, le militarisme et le nationalisme présent dans la société japonaise de l’époque.


Si la littérature a permis la diffusion des témoignages, avec toutes les difficultés que nous lui connaissons, le septième art, quant à lui, met en scène les craintes de la société japonaise, engendrées par la bombe atomique. Dans un premier temps, l’objectif du cinéma japonais sera de montrer la réalité des événements et de les ancrer dans le fatalisme. Cependant, à travers la science-fiction et les animés, le cinéma va évoluer et mettre en scène les angoisses de la société japonaise, caractérisées par la vision d’un futur apocalyptique, indéniablement lié au nucléaire.

Godzilla, 1954


Ainsi, de nombreux films de science-fiction ayant pour trame le nucléaire sont produits. Pour Edward Glover, médecin et psychanalyste, Hiroshima et Nagasaki ont « renforcé les fantasmes les plus extrêmes de destruction du monde ». L’exemple le plus connu et le plus représentatif, est le film Godzilla (1954) d’Ishirō Honda, mettant en scène un monstre radioactif détruisant Tokyo. Plusieurs hypothèses rivalisent autour de la figure du monstre : pour certains, il représente la bombe nucléaire et pour d’autres, un animal légendaire envoyé par Dieu pour punir les hommes. Cette dernière interprétation renvoie à une idée très présente au Japon, selon laquelle la bombe nucléaire a été un outil pour Dieu, afin de punir les hommes. De plus, dans cette vision, les japonais sont un peuple élu. Cette dimension religieuse a longtemps été utilisée pour donner un sens à ces événements.


Le cinéma va aussi s’orienter vers la mise en scène d’un avenir sombre, sans humanité. Hayao Miyazaki, réalisateur de Voyage de Chihiro ou Le château ambulant, dénonce les actes passés des humains dans ses films animés et cherche à illustrer l'anéantissement de l'humanité. L’idée générale étant que, les défauts de l’homme vont le conduire à sa fin, pour laisser place à une nature abondante. On retrouve aussi cette idée dans Akira de Katsuhiro Ōtomo, L’école emportée de Kazuo Umezu ou Le voyage de Ryu de Shotaro Ishinomori. Ce dernier est tout de même plus positif, puisqu’il y a la volonté de reconstruire l’humanité. L’état naturel de la terre post-humanité n’est pas définitif et pourrait représenter une seconde chance pour créer un avenir meilleur.


Cependant, le pessimisme, le désarroi, la notion de survie ainsi que la violence sont prépondérants et découlent directement d’Hiroshima et Nagasaki. L’idée selon laquelle le progrès ne peut que conduire au désastre va influencer la société japonaise pendant plusieurs années, que ce soit au niveau politique ou culturel.


A. Pellegrino

Pour aller plus loin :


  • GLOVER Edward, War, sadism and pacifism. Further essays on group psychology and war, 1947.

  • NANTA Arnaud, « Histoire et mémoire dans le Japon d’après-guerre », Etudes (n°10, 1 Octobre 2005), pp. 297-307.

  • PIGOT Pierre, Apocalypse manga, 2013.

  • TREAT John Whittier, Writing ground zero: Japanese literature and the atomic bomb, 1995.

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