Juan Carlos, la fuite et les affaires : la monarchie espagnole mise à l’épreuve


Source : Oscar Del Pozo / AFP


Les temps sont difficiles pour l’Espagne. Après la crise pandémique de la Covid-19, qui a frappé le pays de plein fouet et en a fait le troisième pays d’Union européenne le plus touché après l’Italie et le France, le laissant dans une situation économique délicate, c’est une crise politique et institutionnelle qui semble s’installer durablement. L’Espagne avait déjà été affaiblie, depuis 2015, par la succession de gouvernements minoritaires et bancals, conséquence de l’explosion du bipartisme représenté par les traditionnels Parti Socialiste (PSOE) et Parti Populaire (PP), avec l’émergence à gauche de Podemos, parti anticapitaliste de Pablo Iglesias, au centre de Ciudadanos, et à droite de Vox, parti post-franquiste incarné par Santiago Abascal. Par ailleurs, l’organisation du référendum sur l’indépendance de la Catalogne le 1er octobre 2017 a relancé les débats virulents autour des identités régionales, des autonomismes et des indépendantismes.


Juan Carlos Ier, une fuite qui cache de nombreuses affaires

C’est dans ce contexte particulièrement lourd que les espagnols ont assisté, médusés, au départ précipité de l’ancien roi Juan Carlos, au mois d’août dernier, soupçonné de corruption et visé par une enquête du Tribunal suprême. L’accusation portait sur une attribution litigieuse de marché concernant la construction d’une ligne de train à grande vitesse en Arabie saoudite. Le 3 août, l’ancien monarque quittait donc la péninsule pour rejoindre les Émirats arabes unis, royaume avec lequel il entretient des liens particuliers.

Mais plus que l’enquête de la justice espagnole, c’est l’accumulation de scandales autour de la personne de Juan Carlos, son implication personnelle et ses relations avec des états controversés qui entretient la plus grande polémique. En 2012, déjà, dans un contexte de grave crise économique, les photos de chasse à l’éléphant du roi en Afrique australe suscitent les interrogations. Symbole d’une période révolue, mais aussi activité dispendieuse pratiquée aux frais des citoyens espagnols, cette pratique est très largement condamnée, et le roi doit alors publiquement s’excuser.

En 2018, le grand quotidien El Pais révèle l’existence d’une « fondation opaque » au Panama, dans la lignée des Panama papers, compromettant une grande partie de son entourage personnel. Durant cette même période et jusqu’en 2020, plusieurs révélations s’enchainent quant à l’existence d’une fortune cachée gérée depuis la Suisse. Déjà en proie à un manque de crédibilité, la monarchie espagnole devait s’en voir nettement fragilisée.


Francisco Franco et Juan Carlos, Source : AFP


Les espagnols et la monarchie : une relation difficile


En effet, les espagnols ont depuis longtemps une relation difficile avec leur monarchie. Au contraire de l’Angleterre, ou la reine Elisabeth II, qui règne depuis 1952, bénéficie d’un soutien considérable, les souverains espagnols ont historiquement le plus grand mal à obtenir le soutien d’une population divisée.

Premièrement, l’Espagne a connu une grande variation de régimes depuis le XIXe siècle : on ne peut en effet pas dire qu’une forme particulière de régime ait su se maintenir durant une période suffisamment longue pour s’ancrer profondément dans les moeurs, comme ce fut le cas avec la république en France, ou la monarchie en Angleterre. La Seconde République espagnole, bien que très courte (1931-1939), a gardé un très grand nombre de soutiens, particulièrement à gauche, chez les socialistes et les communistes, ou le souvenir de la Guerre d’Espagne demeure très vif.

En second lieu, l’attitude de la famille royale durant la période franquiste a laissé des souvenirs amers. Foncièrement anti-républicains, les Bourbons d’Espagne ont majoritairement soutenu le Caudillo et son régime dictatorial. On peut ainsi comprendre qu’au moment de la transition démocratique, après la mort de Franco (en 1975), la nomination de Juan Carlos comme roi d’Espagne, sans négociation, ni référendum, ait laissé sceptique une grande partie de l’opinion.

Enfin, la délicate « question régionale » structure depuis de nombreux siècles la vie politique espagnole. Face au centralisme madrilène incarné par la monarchie, certaines autonomies régionales (basque, catalane en particulier) se sont historiquement construites contre toute forme de centralité et donc contre l’autorité du roi.


La construction historique de la légitimité royale a donc toujours posé de nombreux problèmes, en Espagne. Les conditions du retour au sommet de l’état des Bourbons après la mort de Franco n’a pas aidé à consolider cette légitimité. La personnalité clivante de Juan Carlos Ier a voulue être effacée avec difficulté, par son fils et successeur Felipe VI, depuis 2014. Cependant, la poursuite et la multiplication des affaires autour de la famille royale et en particulier autour de l’ancien roi crée plus que jamais des doutes, quant à la crédibilité de la monarchie, et la capacité de celle-ci à s’ancrer dans la société espagnole sur la longue durée.


Dumons C.




Pour aller plus loin

  • « La monarchie espagnole est en très grand danger », entretien avec Benoît Pellistrandi par Aziliz Le Corre, Le Figaro, 4 août 2020.

  • Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, numéro spécial : histoire et conflits de mémoire en Espagne, 2015/3, n°127.

  • Jordi Canal (dir.), Histoire de l’Espagne contemporaine, de 1808 à nos jours, chapitres 18 à 21, Armand Colin, Paris, 2014.

  • Guillaume Erner, Juan Carlos, le roi maudit, podcast de l’émission Superfail, France Culture, 6 septembre 2020.


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