Kannjawou, beau roman engagé de Lyonel Trouillot


Ces dernières années, Haïti est sujet à des troubles économico-politiques et a été de nombreuses fois concerné par des scandales humanitaires :

Nous vous proposons donc, aujourd'hui, une chronique sur un roman qui revient sur les difficultés que traversent ce pays, mais aussi sur la question de l’aide internationale qui y est implantée depuis plusieurs années. Ce roman écrit par Lyonel Trouillot, romancier et poète haïtien engagé, s’intitule Kannjawou et est paru en 2016 aux éditions Actes Sud.




Cette oeuvre relate l'histoire de cinq amis d'enfance, le narrateur dont le nom n’est pas mentionné, son frère nommé Popol et leurs amis : Sophonie, Joëlle et Wodné. Pour donner un sens à leur vie dans un pays ravagé par la pauvreté et entravé par des décennies d’occupation, les cinq jeunes gens, encore appelés « La Bande des cinq », mettent en place un centre pour accueillir les enfants les plus défavorisés afin de les initier à la lecture. Avec très peu de moyens, ils installent donc dans leur rue, appelée rue de l’Enterrement, une structure dans laquelle se croisent et se mélangent leurs vies qui, chacune à leur manière, s’interrogent sur ce qu’il est possible de faire et de réaliser pour améliorer leurs conditions ou tout simplement résister. Autour de ce centre convergent des personnalités très différentes les unes des autres. C’est le cas en particulier de Jacques, surnommé «le petit professeur», qui issu d’un milieu aisé et fort cultivé, a décidé d’apporter son aide à ce groupe de jeunes défavorisés. De plus, les cinq jeunes s’entretiennent régulièrement avec man Jeanne, doyenne de la rue, figure de sagesse et gardienne de la mémoire de la Rue de l’Enterrement.


En dehors du centre, “ La Bande de cinq” se retrouvent régulièrement dans un bar-restaurant de Port-au Prince, aux prix exorbitants, appelé Kannjawou (mot qui signifie fête, partage en créole). A ces occasions, on observe alors le contraste entre ce groupe d’amis issu des quartiers pauvres et les étrangers militaires des Nations unies ou encore employés d’ONG qui s’encanaillent pendant que le pays qu’ils étaient supposés sauver ne cesse de sombrer.


Ces cinq amis de la rue de l’Enterrement sont très proches depuis l’enfance mais les années d’occupation étrangère et de pauvreté vont ébranler leur amitié, leurs idéaux et leurs rêves.

Bien que le roman décrit une certaine fatalité, la fin nous laisse une petite touche d’espoir qu’un jour Haïti et ses habitants pourront faire un énorme kannjawou.


Kannjawou est un texte poignant à travers lequel Lyonel Trouillot se fait l’écho d’un peuple qui, sous le contrôle de la communauté internationale, est pris dans les filets d’enjeux politiques et économiques qui ne lui appartiennent pas. Il dénonce avec poésie la violence sociale, les désillusions quotidiennes et l’impuissance des haïtiens et mène un véritable réquisitoire contre l’oppression des touts puissants, des opulents et de la communauté internationale. Cependant, tout l'intérêt de ce roman réside dans le fait qu’il interroge le rôle que peut avoir la littérature dans ce genre de contexte. Une interrogation que nous pouvons observer au travers de cet extrait : “ Dans le groupe, je suis le petit dernier, et le scribe. Man Jeanne m'encourage. Écris la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l'Enterrement. Écris, petit. J'écris. Je note. Mais ce n'est pas avec des mots qu'on chassera les soldats et fera venir l'eau courante.”


Ainsi, la question qui sous-tend ce roman est : que peuvent faire les mots face à autant de maux ? Pour le narrateur et ses compagnons, bien qu’ils ne s’en rendent pas forcément compte, la littérature est la force qui leur a permis de résister et de construire un autre avenir, en mettant en place le centre pour jeunes notamment. Bien plus que n'importe quelle aide internationale, la littérature est ce qui a permis à ces jeunes d'aller de l'avant.


Les + de ce roman :

  • Le style de l’auteur : poétique, l’écriture de Lyonel Trouillot est dense, épurée, puissante, le roman ressemble alors à un beau chant mélancolique.

  • La forme du roman : le roman est narré sous forme d'un journal intime ce qui fait que nous sommes transportés dans le quotidien du jeune narrateur et de la Rue de l'Enterrement en quelques lignes.


Lisez-le et venez nous partager votre ressentis !


Références : Lyonel Trouillot, Kannjawou, Arles, Actes Sud, 195 pages.

L. Rasidimanana

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