La Birmanie face à la Cour Internationale de Justice


Du 10 au 12 décembre 2019 se sont tenues des audiences publiques, relatives à la prévention et la répression du crime de génocide, devant la Cour Internationale de Justice (CIJ). Cette procédure, engagée par la République de Gambie, place sur le banc des accusés la Birmanie (Myanmar), représentée par Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991.


La situation dans l’Etat d’Arakan (Rakhine) : « Une prison à ciel ouvert » pour les rohingyas


Depuis 2016, le génocide des rohingyas (ethnie musulmane) est très fortement suspecté et dénoncé par la communauté internationale (Etats, ONG, associations humanitaires). Selon les chiffres d’Amnesty International, près de 740 000 personnes auraient été obligés de fuir les violences (meurtres, viols, villages incendiés) au Bangladesh. Et d’après l’ONU, il y aurait eu plus de 10 000 rohingyas tués, lors de campagnes armées en 2017. Ces actions se produisent dans l’Etat d’Arakan, à l’Ouest du pays, près de la frontière avec le Bangladesh (Cf : carte).


Actuellement, la région est contrôlée par l’armée birmane, qui interdit l’accès aux observateurs internationaux et de nombreuses coupures de télécommunications sont menées afin d’isoler la zone. Du côté du Bangladesh, les réfugiés sont situés dans des camps, où ceux-ci ne peuvent pas librement se déplacer, les enfants n’ont pas accès à l’éducation et les adultes n’ont pas le droit de travailler. En 2017, un accord a été conclu entre les deux pays pour que les rohingyas soient rapatriés en Birmanie. Cependant, ces mesures ont rapidement été annulées face aux pressions de la communauté internationale, indignée par la non-garantie d’un retour en sécurité.



Un conflit interconfessionnel ancien


Durant l’été 2016, le groupe armé musulman Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA) a mené une attaque contre une trentaine de postes de police dans le nord d’Arakan. A la suite, l’armée birmane a répondu à cet événement par une répression sanglante. Même si cette crise s’est déclarée récemment, les tensions liées aux rohingyas ne sont pas nouvelles et remontent à la colonisation. En 1948, lors de l’indépendance de la Birmanie, les rohingyas ont demandé à être reconnu comme une minorité nationale, ce qui leur a toujours été refusé. Cette reconnaissance est importante car elle est la condition permettant aux communautés minoritaires d’avoir accès à la citoyenneté. Les rohingyas sont nommés « bengalis » par le gouvernement, sous-entendant que leur présence sur le territoire birman est illégale. A travers ce refus de la communauté rohingya, il y a un déni très ancré qui s’illustre avec le mouvement des nationalistes bouddhistes birmans (créé en 2013), qui déclare : « Il n’existe pas de groupe rohingya au Myanmar ».


Sauf dans l’Etat d’Arakan, les rohingyas sont minoritaires dans tout le pays, qui est à majorité bouddhiste. Il y a de nombreux discours complotistes à l’encontre des musulmans, qui auraient pour objectif d’envahir la Birmanie. C'est lié à l’idée que la présence de cette ethnie sur le territoire n’est pas légitime. Si nous remontons en 1825, les britanniques annexent la région d’Arakan et font venir de la main d’oeuvre d’Inde. Cette situation crée un climat de tension avec les habitants birmans, qui se transforme en conflit dans les années 1930. Finalement, au sortir de la seconde guerre mondiale, les musulmans sont regroupés dans l’Etat d’Arakan. Cependant, les bouddhistes et nationalistes de la région estiment que la présence de cette communauté n’est pas légitime et nous observons de nombreuses violences interconfessionnelles depuis l’indépendance. Du point de vue des moines ultra-nationalistes, l’identité nationale birmane doit être défendue contre les religions considérées comme agressives (dont l’islam).


En 2015, la Ligue Nationale pour la Démocratie gagne les élections et Aung San Suu Kyi décide de remplacer l'appellation « bengalis » par « musulmans d’Arakan » . Cependant, cela a suscité la colère immédiate des bouddhistes. Une nouvelle initiative a été lancée en 2016, de former une commission consultative sur la situation à Arakan, dirigée par Kofi Annan. Mais quelques mois plus tard, l’ARSA a débuté ses premières attaques. Aujourd’hui, face à la CIJ, Aung San Suu Kyi a nié tout génocide en cours dans la région, mais a admis que l’armée birmane a peut-être eu recours à la force de manière disproportionnée.

L’islam en Asie : vers une montée du conservatisme et de l'extrémisme

L’Asie est la région du monde où se trouve la majorité des musulmans avec 62,1% d’entre eux, alors que les pays arabes représentent 20% des musulmans. Même si l’Asie regroupe la majorité des musulmans, ils représentent une minorité dans la plupart des pays, dominés par le bouddhisme ou l’hindouisme (sauf Pakistan, Bangladesh et Indonésie).


Aujourd’hui, nous observons de nombreuses tensions dans plusieurs pays comme la Birmanie avec les rohingyas, l’Inde, la Chine avec les ouïghours, la Thaïlande avec les musulmans de Pattani etc. Les tensions liées à l’islam sont majoritairement associées à une volonté d’indépendance. Ce climat amène le développement d’idées radicales et l’expansion de groupes armés comme l’Etat Islamique ou Al-Qaïda. Par ailleurs, de nombreux anciens combattants de la guerre d’Afghanistan (1979-1989), tentent régulièrement de construire des réseaux armés en Thaïlande et aux Philippines.


Cependant, même si les idées radicales se développent avec des groupes armés, les Etats d’Asie sont suffisamment forts pour empêcher leur implantation dans la région. En ce qui concerne la question particulière des rohingyas, la CIJ est actuellement sur le point de rendre sa décision, qui sera annoncée prochainement lors d’une audience publique.


A. Pellegrino


Pour aller plus loin :


  • LAVIALLE-PRELOIS Julie, « De la colonisation à la légitimation: l’autre ‘terroriste’ en Arakan », Journal des anthropologues, 2018, n°154-155, pp. 63-83.

  • DEBOMY Frédéric, « Controverse autour d’Aung San Suu Kyi et de la situation des Rohingyas », Les temps modernes, 2018, n°698, pp. 90-114.

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