La France atlantiste, ou le naufrage de la diplomatie



Comment la diplomatie française a-t-elle évolué dans les dernières décennies ? Quels ont été les changements majeurs au sein du Quai d’Orsay et à l’Élysée, en termes d’orientation, de choix stratégiques et de partenariats ? C’est ce qu’explique avec clarté Hadrien Desuin dans ce livre synthétique et précis paru en 2017, mais dont les thèmes, après l’élection d’Emmanuel Macron, le mandat de Donald Trump et la crise de la Covid-19 sont plus que jamais d’actualité.


Avant tout, l’auteur cherche à nous faire comprendre à quel point la vision stratégique a changé, et les rapports de force ont évolué, pour faire passer la diplomatie française d’une posture d’indépendance et d’un pragmatisme hérité du gaullisme, à un rapprochement toujours plus inévitable, au gré des coupes budgétaires et de la formation technocratique de nos diplomates, des intérêts des États-Unis et de l’OTAN, au point de ne plus avoir de ligne claire et de ne plus réellement pouvoir parler d’indépendance stratégique et d’autonomie militaire. Ce livre est ainsi une dénonciation forte de l’enterrement de la capacité française à dialoguer avec le monde, à maintenir son influence et à défendre ses intérêts, au profit d’une vision manichéenne et d’un interventionnisme guerrier à façade humanitaire, à partir, notamment, de l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007.


Gaullistes contre néoconservateurs, chronique d’un grand retournement idéologique


Héritière de la pensée de « grandeur » du général De Gaulle, l’action du Quai d’Orsay s’est longtemps démarquée des autres diplomaties européennes par sa relative distance vis-à-vis des doctrines américaines et pour promouvoir la France comme puissance médiatrice, hors des blocs et des idéologies à visées mondiales. Ainsi, elle devient l’un des premiers pays occidentaux à reconnaître la Chine maoïste en 1964, se retire du commandement intégré de l’OTAN dans la même décennie et le général De Gaulle visite l’URSS en juin 1966. Cependant, dans les années 1970, naît aux États-Unis sous la houlette de Henry « Scoop » Jackson, une doctrine universaliste affirmant que partout dans le monde, l’Amérique doit se porter garante des idéaux démocratiques. Pourtant émergée à gauche, cette idéologie dite « néoconservatrice » va, appliquée à la diplomatie, et théorisée par le livre de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, justifier, vingt ans après la fin de la guerre au Vietnam, un retour en force de l’interventionnisme soutenu par un discours valorisant la libération des peuples opprimés. Ainsi, ces discours vont soutenir, avec force médiatisation, la guerre du Golfe, le bombardement de Belgrade par l’OTAN en 1999, la guerre en Afghanistan, et la guerre en Irak à partir de 2003, ainsi que toutes les interventions occidentales successives dans le Moyen-Orient.


La France, pourtant longtemps éloignée, de par son pragmatisme, de ces pratiques d’interventionnisme, connaît, à partir des années 1980, un développement de la pensée néoconservatrice. Celui-ci se fait, en premier lieu, par l’intermédiaire des French Doctors, en pointe lors de la famine au Biafra, Bernard Kouchner et Claude Malhuret, rapidement rejoints par des intellectuels de gauche antitotalitaire, comme l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie. Tandis qu’ils sont restés globalement hors du pouvoir jusqu’en 2007, Hadrien Desuin nous explique comment ils ont conquis, par l’arrivée de Kouchner aux affaires étrangères, l’ensemble de la diplomatie française et converti celle-ci à un atlantisme effréné ainsi qu’à un interventionnisme intransigeant, alors qu’en 2003 encore, la France, par le biais du gaulliste Dominique de Villepin, refusait la guerre en Irak, à la tribune de l’ONU. Nicolas Sarkozy, lui même très américanophile, s’appuyant sur les prédictions de la Fondation pour la recherche stratégique, think tank néoconservateur et les préconisations du Livre blanc de la défense de 2008, en partie élaboré par des membres de cette même fondation, devait réintégrer la France dans le commandement intégré de l’OTAN, faisant d’une armée française aux moyens de plus en plus limités un simple auxiliaire des intérêts du Pentagone. De fait, en 2011, la France cédait de nouveau aux sirènes de l’interventionnisme, attaquant la Libye de Kadhafi sur les conseils de Bernard-Henry Lévy.


La France, vassal du Pentagone


L’élection de François Hollande en 2012 ne devait pas changer grand-chose à l’inflexion néoconservatrice de la diplomatie française. Au contraire : tandis que cinq ans de sarkozysme avaient considérablement rapproché la France des vues américaines, les cinq ans qui suivaient devaient, en plus, se teinter d’un « anti-russisme » de moins en moins dissimulé, d’autant que Barack Obama cherchait à désengager les États-Unis de ses lourdes occupations en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Ainsi, le Quai d’Orsay, de plus en plus seul à défendre les « idéaux démocratiques » de la « famille occidentale », s’enfonçait dans une impasse en Syrie, refusant tout dialogue alors que la guerre s’éternisait, et tenait la ligne dure des sanctions contre la Russie lors de la crise ukrainienne, se voyant contrainte d’annuler la vente de ses porte-hélicpotères Mistral à la marine russe. L’auteur nous montre à quel point cette politique obstinée devient incohérente lorsqu’elle mise tout sur la défense des « valeurs de liberté » et de lutte contre l’oppression. En effet, tandis qu’elle menait une guerre inefficace en Libye, la menant, dix ans plus tard, au chaos et au contrôle de ses routes par les groupes djihadistes, tandis qu’elle alimentait une lutte sans fin contre un Bachar Al-Assad toujours au pouvoir en 2021 en Syrie, la France se rapprochait de l’Arabie saoudite, signant avec elle de juteux contrats d’armement, et ouvrait une base militaire dans les Emirats Arabes Unis tandis qu’elle inaugurait un partenariat dans divers secteurs, notamment du luxe avec le Qatar. La complaisance vis-à-vis de ces États dont les pratiques pour le moins autoritaires sont reconnues, tenait plus de l’intérêt financier que de la convergence de valeurs morales.


La fin de l’ouvrage se concentre d’abord sur l’absence d’une politique européenne qui aurait pourtant pu contrebalancer l’influence américaine dans la défense de l’Europe si la diplomatie française avait tenu un discours cohérent. Faute d’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », comme en rêvait le général De Gaulle, celle qui devait se construire, notamment à partir des élargissements de 2004 et 2007 à l’est, devait se voir entièrement vouée à une hostilité vis-à-vis de la Russie qui, si elle est historiquement compréhensible en Pologne, l’est beaucoup moins en France. Enfin, l’auteur se concentre sur la disparition des politiques arabes et africaines qui avaient caractérisé la vision gaullienne de la grandeur de la France. Tandis que la Syrie, le Liban et l’Égypte étaient des partenaires privilégiés de la diplomatie hexagonale, l’alignement sur les positions néoconservatrices a refroidi un dialogue que l’échec cuisant de l’Union pour la Méditerranée illustre parfaitement. Enfin, en Afrique, le ministère des affaires étrangères s’est carrément effacé devant l’influence grandissante, à partir de 2013 et de l’intervention au Mali, de Jean-Yves Le Drian et de l’action presque unilatérale du ministère de la défense dans les pourparlers.


C’est tout au long de 190 pages brillantes et passionnantes qu’Hadrien Desuin décortique l’évolution tragique d’une diplomatie dont le service des intérêts nationaux semble passé au second plan. Initialement marquée par l’empreinte de la pensée du général De Gaulle, l’action du Quai d’Orsay, sous la domination progressive de Bernard Kouchner à Laurent Fabius en passant par l’influence du spin doctor de Nicolas Sarkozy, Bernard-Henry Lévy, ou des recommandations de la Fondation pour la recherche stratégique de Bruno Tertrais, a fait de la France un vassal stratégique de la « guerre contre le terrorisme » pensée par le Pentagone, enrobant d’un discours nappé de valeurs morales ce qui est avant tout un renoncement à une politique autonome voire indépendante.


Calixte Dumons


Référence : Hadrien Desuin, La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie, Éditions du Cerf, 190p., 2017.


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