Le F-35, ou les illusions perdues de « l’Europe de la défense »


Armée de l’air / A.Jeuland


C’est une nouvelle qui a peu fait parler hors des milieux stratégiques et diplomatiques. Au début de l’été, alors que la France était encore en pleine effervescence médiatique à la suite des élections régionales, le conseil fédéral suisse annonçait retenir le F-35 américain comme gamme de chasseurs destinés à remplacer les actuels F-18 dont la majorité est considérée comme vieillissante et plus adaptée à un système de défense moderne. Il s’agissait, pour la France et pour l’Europe, d’un camouflet supplémentaire, d’une part parce que les constructeurs européens ont perdu la plupart des appels d’offre sur leur « propre sol» ces dernières années, et d’autre part, parce que le F-35 est unanimement considéré - y compris aux États-Unis - comme un avion cher et peu adapté aux exigences défensives des pays européens.


Des avions aux caractéristiques diverses… et parfois inadaptées


Pire, le choix final réalisé par la Suisse ayant opté pour le chasseur américain est le fruit d’une décision exclusive des responsables politiques, ayant pris le contre-pied des recommandations de la hiérarchie militaire helvète plutôt favorable au choix du Rafale français, voire de l’Eurofighter Typhoon, issu d’un consortium européen. En fait, le F-35, bien qu’étant un avion aux qualités et au développement technologique exceptionnels, souffre de caractéristiques intrinsèques qui laissent dubitatifs quant au choix de nombreux pays du vieux continent de s’équiper de ce chasseur. En effet, selon Pierre-Henri Chuet, ancien pilote de chasse, aujourd’hui conférencier dans le domaine de l’aéronautique militaire, les fonctions remplies par le F-35 ne répondent pas aux stratégies de défense de la plupart des pays européens. La plupart de ceux-ci ont une défense aérienne centrée sur la protection de leur espace aérien et les interceptions. Or le F-35, moins agile au combat et à la confrontation directe, a été conçu avant tout pour ses qualités de furtivité à haute altitude et de bombardement de cibles fixes au sol. Autant dire que la grande majorité des pays européens, (la Suisse en premier lieu, étant un pays neutre), non impliqués dans les opérations de frappes aériennes en Syrie et en Irak notamment, n’en auraient qu’une utilité marginale voire inexistante. Les alternatives européennes que représentent le Rafale et l’Eurofighter, plus polyvalentes et surtout beaucoup moins chères, seraient d’un point de vue à la fois stratégique, mais aussi financier (ces achats étant financés par les contribuables des divers pays) un choix, a priori, bien plus rationnel.


Alors quelles sont les raisons profondes qui ont poussé divers pays à faire le choix du F-35 ? Il faut d’abord porter attention à la carte que nous avons réalisée (voir plus bas). Comme on peut le voir, dans les dernières années, huit pays européens ont fait le choix américain pour renouveler leur flotte. Ces pays sont la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, la Pologne, la Norvège, la Suisse, auxquels il faut ajouter les deux plus grosses commandes, venant de l’Italie et du Royaume-Uni. Choix d’autant plus incompréhensible que ces deux derniers pays participent eux-mêmes… au programme Eurofighter ! Seule la Croatie et la Grèce, largement soutenue par la France dans son conflit maritime face à la Turquie, ont fait le choix de Rafales français d’occasion. Un appel d’offres est en cours en Finlande, où les trois candidats français, européen, américain, plus l’avion suédois Saab Gripen sont encore en course.



Des choix « stratégiques » avant tout politiques


En fait, l’on constate que les choix en matière d’aéronautique militaire sont profondément liés à des raisons idéologiques et historiques, beaucoup plus qu’à des décisions rationnelles d’un point de vue stratégique. Au même titre que les pays équipés d’anciens chasseurs soviétiques (en jaune sur la carte) représentent les pays qui étaient partie intégrante du bloc de l’est et presque tous membres, jusqu’en 1991 du Pacte de Varsovie (sauf la Yougoslavie), les pays aujourd’hui équipés d’avions américains sont également presque tous membres de l’OTAN, et ont défini une politique stratégique, depuis la fin de la guerre froide, en opposition frontale à la Russie. C’est notamment le cas de la Pologne. Ce pays, pourtant premier récipiendaire des subventions de l’Union européenne, maintient, dans le domaine de la défense, sa confiance totale dans le matériel américain, et donc dans l’alliance politique avec les États-Unis. L’absence de progrès de « l’Europe de la défense » ainsi que la stratégie très offensive du Pentagone vis-à-vis de la Russie, notamment depuis 2014 et la crise ukrainienne, a largement convaincu une classe politique polonaise toujours encline, pour des raisons historiques, à s’opposer à l’influence de Moscou, dans le choix du F-35 en remplacement de son ancienne flotte.


Du point de vue américain, la vente du F-35 et l’idée de s’assurer le soutien des pays européens correspond à une longue tradition en matière de politique étrangère. Depuis la fin de la détente, les milieux néoconservateurs défendent la théorie du Rimland, consistant à encercler la Russie de pays alliés des États-Unis par le biais de leur adhésion à l’OTAN. Cela est très visible sur notre carte suivante, montrant qu’à l’exception de la Finlande, tous les pays entourant la Russie et son « étranger proche », jusqu’aux rives sud de la mer Noire, ont adhéré dans les vingt-cinq dernières années à l’organisation. Des pourparlers sont depuis longtemps menés avec l’Ukraine et la Géorgie en vue d’une adhésion future. Zbigniew Brzeziński, auteur du classique de stratégie Le Grand Échiquier et conseiller à la sécurité nationale américaine sous Jimmy Carter, lui-même d’origine polonaise, est considéré comme le père de cette doctrine.



Conclusion


On le constate donc, le choix des avions de chasse en matière de défense aérienne est largement influencé par les implications politiques et idéologiques, au point même parfois de contredire les intérêts purement militaires des différents pays. En effet, si l’on peut aisément comprendre les préoccupations de défense polonaises face à la proximité de la Russie, cette stratégie semble beaucoup plus difficile à justifier dans le cas de la Suisse, pays neutre, non membre de l’OTAN et bien éloignée des conflits d’Europe orientale. Toujours est-il que les grands perdants de ces choix étonnants demeurent les puissances d’Europe de l’Ouest, en premier lieu la France, dont les Rafales, s’ils se vendent de mieux en mieux hors du vieux continent, ont du mal à trouver preneur chez ses partenaires privilégiés, et les pays du consortium Eurofighter, Allemagne en tête. Le projet de nouvel avion « SCAF » pourra-t-il faire relever la tête au « couple franco-allemand » dans ce domaine ? Rien n’est moins sûr. Les difficultés de financement associées aux vues divergentes des deux pays dans le domaine diplomatico-stratégique ne laissent pas à présager la meilleure des évolutions.



Dumons C.



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