Que reste-t-il du gaullisme ?


©Maxppp - Alexandre Marchi


Il y a cinquante ans aujourd’hui, mourait le général De Gaulle, dans sa résidence de Colombey-les-Deux-Églises, dans la Marne. À l’heure du retour des Etats, où le multilatéralisme a rarement autant été remis en question, à l’heure où la société française paraît plus désunie que jamais, et où la question du modèle de société que nous voulons se pose, l’héritage de la pensée de Charles de Gaulle, figure à la fois mythifiée, mystifiée mais aussi controversée, suscite encore de nombreux débats. Au-delà des discussions, parfois vives et polémiques, nous voudrions poser quelques questions, et voir émerger des tendances, permanences ou évolutions. Que reste-t-il du gaullisme, en 2020 ? Qu’est-ce que le gaullisme, au juste ? Dans quels domaines conserve-t-il une influence ? Nous rappellerons donc en premier lieu quelques éléments de la vie du général De Gaulle, et tenterons de déterminer les éléments essentiels qui constituent ce que l’on appelle « gaullisme ». Nous aborderons ensuite le lent déclin de son influence, après la mort de sa figure tutélaire. Nous aborderons notamment cette question sous l’angle politique, et diplomatique : le gaullisme, plus « qu’une certaine idée de la France », c’est aussi une certaine idée de la France dans le monde.


Un retour historique sur De Gaulle


Charles de Gaulle naît à Lille en 1890, au sein d’une famille de la petite noblesse catholique du nord. La France de l’époque est marquée par un grand conflit culturel entre la droite, généralement monarchiste, catholique et nationaliste, et la gauche laïque et républicaine. Cette opposition se cristallise au moment de l’affaire Dreyfus. Son père, bien que de sensibilité monarchiste, lui inculque très vite ce qui restera chez lui comme une constante politique : l’intérêt supérieur de la France, au-delà des régimes et des clivages. Comme de nombreuses personnalités européennes de sa génération, Charles de Gaulle vit l’éclatement de la Première guerre mondiale au milieu de sa jeunesse, et dès 23 ans, il subit de multiples blessures, puis plus tard l’humiliation du statut de prisonnier qui ne le quittera jamais.


De Gaulle à Londres en 1940 / Central - AFP



Le coup d’éclat public de De Gaulle arrive en 1940. Ulcéré par la défaite, refusant l’armistice, le jeune général qui, les années précédentes, n’avait cessé d’alerter quant à l’importance de la guerre mécanisée et mobile (des chars, de l’aviation), face à un état-major formé entre 1914 et 1918, concentré sur guerre de position et la puissance de l’artillerie, décide de partir pour Londres et de continuer le combat, quitte à risquer la condamnation à mort, qui le frappe le 2 août 1940. Plus que dans cet acte de bravoure, le génie politique du général réside dans deux aspects : sa capacité à organiser, et à unifier la résistance derrière une seule bannière, d’une part, en réunissant communistes, socialistes et conservateurs sous l’étendard de la France libre, en dépit des très nombreuses rivalités et de l’aura clivante du général Giraud. D’autre part, la capacité à se projeter en ayant déjà une vision claire de la France de l’après-guerre, de son organisation politique, une volonté de refonder la République, constatant les manques et les faiblesses de celle-ci, qui ont conduit à la défaite.


Si cette vision ne porte pas ses fruits dans l’immédiat après guerre, c’est en 1958 que commence la deuxième partie de l’existence publique du général de Gaulle. C’est dans cette décennie des années 1960, que se portera au plus profond, dans la pratique du pouvoir et au sommet de la culture, la philosophie gaullienne de l'État et de la nation. Mettant fin à l’ère coloniale, qu’il jugeait dépassée, il promeut alors ce qui sont deux piliers de la France de cette époque : l’indépendance, et la modernisation. Indépendance, par rapport aux deux blocs, vis-à-vis des alliances. Sous De Gaulle, la France obtient l’arme nucléaire, se retire de l’OTAN, devient le premier pays à reconnaître la Chine de Mao et l’un des rares à l’ouest à discuter directement avec l’Union soviétique. Modernisation, car la France gaullienne est celle des Trente Glorieuses, d’un contexte économique favorable. Mais dès 1968, le gaullisme deviendra aussi synonyme d’une certaine politique « à l’ancienne », et son déclin s’amorcera dans de nombreux domaines.


Du monde politique à la diplomatie française : cinquante ans de déclin


Les années 1950 et 1960, en effet, sont aussi celles de l’intégration européenne. Charles de Gaulle n’était pas caricaturalement anti-européen, comme il fut souvent décrit. Il défendait la vision d’une Europe des nations souveraines, « de l’Atlantique à l’Oural » (c’est à dire comprenant la Russie), liée par des traités d’échanges et une fraternité culturelle. Il s’opposait ainsi tant à un nationalisme belliqueux, qu’à la vision d’une Europe fédérale commandée « par le haut ». Ce sont également ces deux visions, qui vont s’opposer au sein de la droite, dès les années 1970. Face à une droite plutôt conservatrice, soucieuse de l’héritage gaullien, incarnée, jusqu’au folklore par le RPR de Chirac, va peu à peu s’imposer une droite libérale très européiste, celle de Valéry Giscard d’Estaing. Dès la présidence de Pompidou, l’héritage gaulliste se limite en fait à l’image, ce dernier acceptant l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté européenne, ce à quoi De Gaulle s’était toujours opposé. Et ce n’est que dans les décennies suivantes que l’image du général De Gaulle va atteindre un certain consensus au sein de la classe politique. En dépit d’épisodes polémiques, souvent liés à la guerre d’Algérie (abandon des Harkis, traitement des rapatriés), l’ensemble de la classe politique, tout en enterrant concrètement la pensée gaulliste, multiplie les gestes d’hommage et entretient une mémoire médiatique. De la gauche à l’extrême-droite, de François Hollande à Marine Le Pen, les marques d’hommage à De Gaulle sont omniprésentes et tous les 9 novembre, l’ensemble de la classe politique se rend à Colombey, sur la tombe du général.


Dominique de Villepin refusant l’intervention militaire française en Irak, en 2003 / AFP- Henny Ray Abrams


Mais c’est surtout au sein de la diplomatie, que la tradition gaulliste a perduré le plus longtemps. Traditionnellement, deux écoles s’y opposent. La première, donc, constituée d’une génération de diplomates formées à la culture gaullienne, plaçait avant toute autre priorité, l’idée d’indépendance de la France, et la capacité de celle-ci à dialoguer avec l’ensemble des États, y compris les plus marginaux. Elle maintenait notamment une relation forte avec les États arabes, comme ce fut le cas avec l’Irak dans les années 1980, ou avec la Syrie de la dynastie Al-Assad, en dépit des tensions que ceux-ci entretenaient avec l'État d’Israël.


L’autre école émergea dans les années 1980 et 1990, à la chute des blocs, que l’on appelait « néo-conservatrice ». Présent tant à gauche qu’à droite, ce courant était issu de la tradition diplomatique américaine, nourrie à la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington. Partisane de l’interventionnisme militaire, et du « droit d’ingérence », cette tradition, dans sa déclinaison française, soutient ardemment l’idée d’alliance atlantique et insiste sur la fidélité aux États-Unis. Elle a considérablement gagné en influence, au point de se rendre maîtresse du Quai d’Orsay dans les années 2000. Après un regain d’influence sous Hubert Védrine, mais surtout sous Dominique de Villepin, « l’école » gaulliste devint marginale dans les rangs de la diplomatie française. Son chant du cygne fut le refus de l’intervention militaire en Irak, en 2003, aux côtés des États-Unis. Dès 2007 en effet, l’arrivée de Bernard Kouchner au Ministère des affaires étrangères, sous la présidence Sarkozy, la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN et l’intervention militaire en Libye, à l’opposé de la tradition diplomatique gaullienne, signèrent la fin du gaullisme diplomatique. Enfin, les dix dernières années, marquées par l’influence de Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian, marquèrent un renforcement de cette politique néo-conservatrice.


Emmanuel Macron a récemment dénoncé l’influence, au sein de la diplomatie, de ce qu’il n’a pas hésité à qualifier « d’État profond », quitte à reprendre une terminologie propre aux mouvements conspirationnistes. Son mandat semble marqué par une certaine indécision : entre tentatives « gaulliennes » de rapprochement avec la Russie, soutien à la ligne néo-conservatrice face à la situation vénézuélienne, difficulté de faire des choix forts face à la Turquie et embrasement anti-français du monde musulman, le président reste face à un dilemme que la diplomatie et le monde politique français n’ont toujours pas fini de trancher : celui de l’héritage gaulliste.


C. Dumons


Pour aller plus loin


  • Marc Endeweld, « M.Macron et l’« État profond » », Le Monde diplomatique n°798, septembre 2020, p.20-21.

  • Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001, 568 p.

  • Collectif, Histoire de la diplomatie française, éd. Perrin, 2005.

  • Eloi Thiboud, entretien avec Hadrien Desuin, « Du gaullisme au néo-conservatisme, comment la diplomatie française est devenue atlantiste », Le Figaro, 2 juin 2017.

  • Hadrien Desuin, La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie, Paris, Cerf, 2017.

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