Robert Kluijver nous parle de la Somalie

Mis à jour : oct. 21


Aujourd’hui, nous vous présentons le regard de Robert Kluijver, doctorant en science politique, sur la situation en Somalie.


Présentez-vous


Je suis doctorant en Relations Internationales à Sciences Po. J'ai fait mes études d'abord à Amsterdam, obtenant un équivalent de Master en politique économique internationale en 1995, et après quelques années de travail, j'ai obtenu un Diplôme d’Études Approfondies en Etudes Post-soviétiques à Sciences Po en 1999 ; depuis j'ai travaillé surtout dans les zones de conflit, mais j'ai aussi exposé des artistes contemporains dont l’œuvre porte sur les conflits politiques et j'ai aussi travaillé sur le patrimoine culturel de ces pays.


Sur quel sujet porte vos travaux ? Et pourquoi avez-vous choisi de traiter de la Somalie ?


Mon doctorat porte sur l'intervention internationale pour (re-)construire un Etat en Somalie, sous la direction de Luis Martinez et Roland Marchal. J'ai choisi ce terrain parce que j'y travaillais en tant qu'analyste pour une ONG.


Depuis combien de temps travaillez-vous sur ces questions ? Comment avez-vous procédé et quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?


Cela fait vingt ans que je travaille sur les réformes politiques ‘post-conflit’ et la reconstruction d’Etat, depuis l’Afghanistan en 2000 quand les Talibans étaient au pouvoir. J’y étais analyste politique et civil pour les Nations Unies pendant la transition à l'État post-Taliban. Après j'ai travaillé en Irak, au Yémen et j’ai visité le Rojava, la zone autonome Kurde en Syrie. Je connais aussi la Palestine, la Libye et l'Égypte postrévolutionnaire. J'y travaillais soit sur des projets de réforme politique, soit dans le cadre d'échanges culturels et artistiques.


Je me suis aperçu que sous couvert d'assistance à la démocratisation et à la construction d'un Etat moderne, les interventions internationales font violence aux structures de gouvernance traditionnelle, jetant ces pays dans le désarroi. Je me suis demandé pourquoi les pays occidentaux dépensent des milliards de dollars et d'euros pour ce piètre résultat. Quel en est l’intérêt ? Poussé par cette question je me suis engagé pour un doctorat à Sciences Po.


Personnellement je n'ai jamais rencontré beaucoup de difficultés dans ces pays. Je suis allé là où peu d’étrangers s'aventurent ; par exemple au printemps dernier j'ai enseigné dans une université de Mogadishu, en dehors de la zone protégée de l'aéroport dont ne sortent que rarement les ‘blancs’. Cela m'a permis de faire mes recherches de terrain sur Al Chebab et d'autres questions sensitives. En général j’apprends le plus possible de la langue locale, et je m’efforce de comprendre la culture et de tisser des bons liens avec les gens sur place.


Quel État des lieux faites-vous de la situation en Somalie aujourd'hui ?


La situation sociale et économique en Somalie est plutôt optimiste, grâce à sa population dynamique et entreprenante. Ceci est en grande partie dû aux activités transnationales des Somaliens, au Kenya, dans les pays du Golfe, en Occident et ailleurs. Les Somaliens dépensent beaucoup dans l’éducation de leurs jeunes ; rien qu’à Mogadishu il y a plus de trente universités, la plupart privées. L'économie est en croissance constante, aussi dans les villes de province. Mais la situation politique est plutôt désespérante. Le Somaliland, autonome depuis 1991, est paisible et stable mais le modèle d'État hybride incorporant des éléments traditionnels et modernes semble à bout de souffle. Le Puntland semi-autonome est géré de manière semblable mais souffre d'un haut degré de corruption, ce qui réduit énormément les opportunités. Dans les autres états fédéraux, qui jouissent de moins d'autonomie, des conflits sur la répartition de ressources (aide internationale, extraction de ressources naturelles et contrôle des échanges) oppose les élites locales aux nationales, au détriment des populations locales et de la productivité. Le gouvernement fédéral à Mogadishu reçoit pratiquement toute l’aide internationale mais n’exerce presqu’aucun contrôle sur le territoire et ne rend que peu de services à la population, qui est livrée aux réseaux d’entraide claniques. Après plus d'une décennie de soutien international, les gouvernements successifs de la Somalie n'ont pas encore résolu des questions de base comme l'adoption d'une constitution, la répartition des pouvoirs entre le centre et les états fédéraux, le modèle électoral ou la sécurité.


Quels sont les acteurs présents et actifs sur ce territoire ?


Al Chebab est présent sur l'ensemble du Sud et du Centre de la Somalie, même à la capitale Mogadishu, et ils ont une présence au Puntland, où l'on trouve aussi une petite faction de l’État Islamique. Ils gouvernent leur territoire d’une main de fer, malgré la guerre des drones américaines à leur encontre et la présence assez ineffective des troupes africaines de l’AMISOM, une force de maintien de paix, et des soldats Somaliens dont la loyauté envers l'Etat reste très fragile. Les Somaliens apprécient le manque de corruption entre les Chebab, leur système de justice efficace basée sur la Charia et leur ténacité face aux forces étrangères, mais ils ne sont pas, en général, d'accord avec le projet politique de Al Chebab ou leur fanatisme religieux. Et ils les détestent chaque fois que leurs attentats font des victimes parmi la population civile.


Les clans, qui ont toujours géré les affaires publiques, sont aussi très présents ; mais grâce aux réseaux clientélistes abreuvés aussi bien par les financements internationaux que par les réseaux d'affaires, les ‘vieux sages’ ont été progressivement remplacés par des ‘entrepreneurs claniques’. Hier c'étaient des seigneurs de guerre ; aujourd'hui ce sont plus souvent des technocrates businessman qui font des deals aussi bien avec les Al Chebab qu’avec les Nations Unies, les ONGs et le gouvernement, ou encore avec les investisseurs et les organisations philanthropiques du Golfe. Au Somaliland cette évolution est la même, mais les armes y jouent moins de rôle. Cela a miné l’autorité morale dont jouissaient autrefois les leaders des clans.


Il y a aussi une population urbaine jeune et semi-éduquée qui aimerait s’affranchir de l’identité clanique et d’Al Chebab, mais qui se trouve coincée par le manque d’opportunités. Quelques-uns trouvent du travail (en se prévalant de leurs connections claniques) dans le gouvernement, dans l’entreprise privée ou le secteur des ONGs, mais la plupart sont désœuvrés. On comprend qu'ils cherchent à émigrer. C'est dramatique, car ils forment une force qui voudrait s'engager à reconstruire le pays.


Que pensez-vous des initiatives de la communauté internationale ?


La communauté internationale semble résister aux réalités somaliennes, et préfère imposer une grille de lecture assez idéologique, en fin de somme. Comme ailleurs en Afrique, cela fait plus de cent ans que nous disons aux populations locales que ça ne va pas, qu’il faut qu’ils progressent, qu’ils changent afin de devenir ‘développés’ comme nous, et qu’on veut bien les aider. Avant c’était le rôle de l’administration coloniale, maintenant celui des Nations Unies, de la FMI et consorts et des ONGs, généreusement soutenues par les pays riches. Nous finissons par détruire la légitimité des systèmes de gouvernance traditionnelle et même par endommager le tissu social. La ‘solution’ que nous proposons en échange, l’état néolibéral basé sur l’individualisme, la propriété privée, le monopole du pouvoir obtenu par des systèmes formellement démocratiques mais finalement assez autocratiques, et l’insertion du pays à une place subordonnée dans le marché global, ne fonctionne pas.


Face à ce qui est perçu comme des dysfonctionnements, la communauté internationale redouble les budgets et les efforts, crée des nouvelles institutions avec du personnel bien payé et adapte son discours, mais jamais nous ne lâchons le modèle, qui est devenu un article de foi. Je vois que même au sein des sciences politiques, il n’y a pas beaucoup de latitude pour interroger ce modèle d’État, juste ses modalités. Il n’y a pas d’alternative, dit-on. Le Somaliland fonctionne assez bien, par exemple, parce que c’est un pays non reconnu par la communauté internationale. Ses élites doivent composer avec la population locale, au lieu d’être suspendus à un tissu de liens transnationaux qui assurent un flux permanent de capital, comme le soi-disant gouvernement de l'Etat fédéral à Mogadishu.


Finalement la réalité de la Somalie n’intéresse personne dans la communauté internationale. C’est uniquement sa valeur symbolique qui suscite l’intérêt. Là, nous pouvons distinguer deux récits : 1, la Somalie comme dernière frontière de la sauvagerie Africaine, haut-lieu de pirates et de terroristes, exemple de l’Afrique profondément corrompue, irrationnelle, divisée par des haines tribales et incapable de s’autogérer. Ou alors, 2 : la Somalie en tant que symbole de l’Afrique émergente, en train d’accomplir des réformes fiscales courageuses, en bonne voie pour intégrer l’économie mondiale, et avec une population résiliente aux chocs. Si le premier récit est celui, populaire et vendeur, des médias et de Hollywood, le deuxième récit est celui des institutions comme l’Union Européenne et les Nations Unies. Ça les arrange car cela justifie leur présence et les milliards qu’ils ont dépensés. Il y a aussi le récit, humanitaire, d’une Somalie victime de tout – sécheresse, intégrisme, capitalisme, mondialisation – qui bénéficie ce secteur, mais qui est aussi une caricature trompeuse. Chaque récit conforte et sert celui qui le tient, plutôt que la Somalie.


Cette cécité volontaire explique pourquoi la présence internationale est si inefficace. Entre le milliard de dollars annuel pour combattre une famine qui n’existe pas et qui déverse les excédents céréaliers des pays riches sur un secteur agricole incapable, dès lors, de trouver des débouchés ; et les trois milliards d’euros que dépense l’Union Européenne chaque année pour AMISOM (dont les troupes restent cantonnées dans leurs bases en espérant qu’Al Chebab ne les y attaquera pas) ; ou encore le soutien matériel, d'entraînement et financier prêtés à une armée somalienne qui après dix ans reste une force fantôme (les armes fournies par les pays qui la soutiennent se retrouvent souvent chez les insurgés) ; il n’est pas étonnant que les Somaliens aient recours à des théories du complot pour s’expliquer pourquoi la communauté internationale est encore là.


Pensez-vous qu'il est possible de reconstituer la Somalie (en un Etat) ?


L’exemple du Somaliland, même avec ses imperfections, montre qu’en absence de soutiens extérieurs les Somaliens sont capables de s’organiser et de créer des structures politiques relativement inclusives, voire démocratiques. Dans un sens – dans l’imaginaire des Somaliens – l’Etat Somalien n’a jamais cessé d’exister. Mais il faut arrêter d’imposer le modèle unique d’Etat néolibéral et permettre aux Somaliens de trouver une solution qui s’accorde mieux avec aussi bien leurs traditions que leurs ambitions politiques.


Retrouvez les publications de Robert Kluijver, sur la culture et la politique en Somalie, en Afghanistan et dans les pays du Golfe, sur son site internet : Robertk.space - Culture and Politics.



Pour aller plus loin :


  • MARCHAL Roland, « Une lecture de la radicalisation djihadiste en Somalie », Politique africaine, 2018/1 (n° 149).

  • HARPER Mary, « Getting Somalia Wrong?: Faith, War and Hope in a Shattered State », African Arguments, 2012.

  • HOEHNE Markus, « L'État « de facto » du Somaliland », Politique africaine, 2010/4 (N° 120).

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