Trente ans après la réunification, l’Allemagne au défi de l’unité


Chute du mur. © Corbis


Il y a trente ans jour pour jour, le 3 octobre 1990, l’Allemagne achevait son processus de transition politique en parachevant la réunification. Il s’agissait alors de réunir, en un seul état, l’Allemagne de l’ouest et l’Allemagne de l’est, deux nations artificielles, produits de l’histoire contemporaine, aux trajectoires et aux structures singulièrement différentes. Ce qui semblait être un aboutissement n’était en fait que le début d’une période complexe, faite de nombreux doutes et interrogations.


Deux Allemagne, deux cultures…

En 1945, à la fin de la Seconde guerre mondiale et à la chute de l’Allemagne nazie, les puissances alliées se partagent le pays en quatre zones d’occupation : soviétique, américaine, française et britannique. Ce n’est que quatre ans plus tard, en 1949, que la situation évolue : la fracture idéologique entre les deux camps alliés mène alors à la création de deux états : la République fédérale d’Allemagne (RFA), à l’ouest, démocratie libérale, influencée par Washington, et membre de l’OTAN à partir de 1955, et la République démocratique allemande (RDA) à l’est, démocratie populaire communiste sous la férule de Moscou et du Pacte de Varsovie.


En 1961, la construction du Mur de Berlin augmente la fracture, coupant la ville en deux et provoquant une situation inédite, brisant un équilibre précaire et éloignant de nombreuses familles. Pendant plus de 40 années, les populations des deux états, aux idéologies radicalement éloignées, vont connaître des constructions identitaires opposées, des rapports au pouvoir différents et des systèmes économiques différents, qui auront de nombreuses répercussions sur la vie commune entre allemands de l’est et de l’ouest après la réunification.


La RDA connaît jusqu’en 1989 un système férocement répressif, au sein duquel la traque des opposants est organisée par la police politique, la Stasi, et où la population vit au rythme de la planification d’état et des grandes organisations collectives, comme la Jeunesse allemande libre (FDJ). La RFA connaît de son côté, comme les autres états d’Europe occidentale, un phénomène intensif d’américanisation et de libéralisation, tant au niveau culturel qu’économique. Elle connaît aussi le phénomène de contestation, particulièrement à gauche, prenant soit la forme d’une contestation estudiantine pacifiste vers 1968, soit des formes plus violentes, notamment dans les années de plomb (années 1970), avec le radicalisme terroriste de la bande à Baader.


Ce que la réunification a changé

En 1989, l’Union soviétique et le bloc de l’est connaissent la crise. Les volontés de libéralisation touchent l’ensemble des sociétés civiles dans des pays aux systèmes économiques anachroniques. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, les berlinois de l’est forcent les points de passage du mur. L’armée ne réagit pas, c’est la fin d’une séparation de 30 ans et l’aube d’une nouvelle ère célébrée par l’ensemble du peuple allemand au son de Wind of change, hymne de cette « révolte pacifique » composé en 1990.

Wind of Change, symbole de la réunification


Cette même année, le processus d’abattement des barrières se concrétise donc, par la réunification effective le 3 octobre. Celle ci pose un nombre considérable de défis. L’Allemagne de l’ouest, avec ses 63 millions d’habitants, est beaucoup plus peuplée et plus riche que l’est, qui compte 16 millions d’habitants. L’intégration économique et culturelle de « l’est dans l’ouest » devient donc un défi majeur, qui occupera les deux décennies suivantes dans la politique allemande. Beaucoup d’argent est investi en ex-RDA avec l’objectif de remettre au niveau les infrastructures, d’y faire s’installer des entreprises de l’ouest et d’y édifier une économie libérale. Pourtant, à la fin des années 1990, l’enthousiasme fait place au désarroi.


L’efficacité de l’intégration demeure limitée et le chômage atteint un niveau historique à l’est au début des années 2000. De nombreux emplois sont précaires. On fait alors face à l’émergence chez les Ossis (surnom des est-allemands) d’un sentiment d’Ostalgie (nostalgie de la RDA, « Ost » signifiant « Est » en allemand), idéalisant un régime certes incomplet et archaïque, mais ayant établi une forte protection sociale et maintenu de nombreux mécanismes de solidarité à l’inverse d’un capitalisme souvent jugé anarchique et anomique. C’est alors que se développent des comportements politiques alternatifs en comparaison à l’ouest, dominé par le bipartisme entre le SPD (Parti social-démocrate), de gauche, et la CDU (Union Chrétienne-démocrate) conservatrice. La gauche radicale, représentée par le parti Die Linke, obtient d’excellents résultats à Berlin à la fin des années 2000.


À gauche, l’intensité du vote AfD aux élections fédérales de 2017. À droite, celui du vote Die Linke.wahlatlas.net


L’Allemagne d’aujourd’hui, entre doutes et espoirs

Plus récemment, c’est pourtant le parti eurosceptique et nationaliste de l’Afd qui a obtenu les succès les plus probants à l’est. Notamment dans les länder les plus ruraux, comme le Brandebourg, la Saxe et la Thuringe. À la problématique du chômage de masse s’est en effet ajoutée celle de l’intégration des populations d’origines immigrées dans une Allemagne de plus en plus multiculturelle. À la suite des Gastarbeiter (« travailleurs invités ») des anciennes générations, souvent originaires d’Europe de l’est, de Turquie puis des Balkans, la crise migratoire de 2015 et l’accueil de nombreux demandeurs d’asile a réactualisé, parfois par de violents épisodes, la question du vivre-ensemble tant à l’est qu’à l’ouest. Cependant, l’état économique de l’Allemagne reste dans sa globalité bon, et les motifs d’espoir ne sont pas inexistants. La crise de 2008 et celle entraînée par la Covid-19 ont montré que le pays résistait bien, et sa solidité tant économique qu’industrielle fait de celui-ci le seul en Europe à pouvoir rivaliser dans une certaine mesure avec les géants chinois et américains. Pourtant, les allemands demeurent réalistes et ont conscience que l’émergence d’une véritable unité entre l’est et l’ouest impose encore de nombreux défis. Signe de cette prudence, la chancelière Angela Merkel avait prévenu, lors de la commémoration de la chute du mur en 2019, que l’achèvement de la réunification allemande prendrait « un demi-siècle ou plus ». Du fait de la présence de la Covid-19, cette année encore, la commémoration doit se faire sous le signe de la sobriété.

Indicateurs du fossé économico-culturel entre les deux Allemagne. Carte :lemonde.fr / Source: destatis.de


Les défis qui attendent la société allemande à l’avenir sont donc nombreux. Bien qu’elle puisse donner l’illusion d’un pays uni, l’Allemagne connaît encore des inégalités territoriales frappantes visibles sur de nombreuses cartes. Régler les écarts de revenus et de niveau de chômage, harmoniser les cultures, faire la paix avec son passé… la fin prochaine de l’ère Merkel et les turpitudes du rêve européen ouvriront bientôt de nouveaux défis à la hauteur des attentes suscitées par la réunification.


Dumons C.

Pour aller plus loin

  • Boris Grésillon, « Un mur peut en cacher un autre », in Le Monde diplomatique, n°788, novembre 2019, p.16.

  • Rachel Knaebel et Pierre Rimbert « Allemagne de l’est, histoire d’une annexion », in Le Monde diplomatique, n°788, novembre 2019, p.1, 14 et 15.

  • Peter Linden, « (N)ostalgie est-allemande du communisme », in Manière de voir, 2010/8 (n°112), p.72.

  • Thomas Petersen et Isabelle Bourgeois, « Frères et soeurs dissemblables, un bilan de l’unité allemande », in Regards sur l’économie allemande, 2010/4-5 (n°98-99), p.35 à 45.

  • Deux films à voir, sur la culture et la politique au temps de l’Allemagne de l’Est, Good bye, Lenin ! (2003), de Wolfgang Becker, et La vie des autres (2006), de Florian Henckel von Donnersmarck.

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