Uranium africain, une histoire globale



En 2016, l’historienne américaine Gabrielle Hecht, qui a longtemps travaillé sur la question nucléaire, a publié Uranium africain, une histoire globale. Un essai avec une vision novatrice dont nous voulons vous démontrer l'intérêt aujourd’hui. En effet, il s’agit ici d’un ouvrage majeur car Gabrielle Hecht y éclaire et restitue la place centrale du continent africain dans l’histoire mondiale du nucléaire. De plus, en nous introduisant au concept de "nucléarité", elle nous explique en quoi la qualification de «nucléaire » est une construction variable selon les rapports de force, les moments, les lieux et les controverses technopolitiques.


Uranium africain, une histoire globale s’organise en deux parties. Dans une première partie, consacrée au marché de l’uranium et à sa structuration, l’historienne américaine soutient que la nucléarité de l’uranium africain est fortement liée à l’économie politique de l’industrie nucléaire. L'auteure y retrace et détaille les processus de « nucléarisation-dénucléarisation » de l’uranium en étudiant, dans un premier temps, les liens entre la France et ses anciennes colonies africaines que sont le Gabon et le Niger, puis à partir du cas singulier de l’Afrique du Sud. Elle nous explique que le statut de l’uranium peut-être simultanément défini comme ordinaire ou exceptionnel suivant les luttes de pouvoir et les stratégies des acteurs sociaux engagés dans la controverse. Ainsi, en développant l'exemple du Gabon, Hecht nous apprend que l'uranium est devenu nucléaire lorsque la France a découvert des gisements en 1957, avant d'être progressivement dénucléarisé à partir de l’indépendance du pays pour en faciliter la commercialisation. L'exemple inverse nous est aussi exposé avec le cas du Niger, qui en cherchant, également, à s’autonomiser de la France pour affirmer sa souveraineté, s’est attaché à promouvoir la dimension nucléaire de son uranium pour le rendre exceptionnel et agir sur son prix. Pour Gabrielle Hecht, il y a donc des nucléarités de l’uranium, instables, variables et fluctuantes selon les configurations politiques dans lesquelles elles s’insèrent et selon les productions stratégiques de régimes de visibilisation ou d’invisibilisation des acteurs de la filière nucléaire.


Dans la deuxième partie, elle démontre que les variations historiques et géographiques qui alimentent la catégorie du nucléaire ont également des conséquences profondes sur la vie et la santé des travailleurs des mines. Cette seconde partie s’attarde plus particulièrement sur les maladies professionnelles des mineurs africains (malagasy, gabonais, sud-africains, namibiens) et à leurs luttes. Elle y souligne la différence de traitement par les experts des ouvriers blancs et noirs, ces derniers ayant été exclus des études pendant longtemps à cause de préjugés raciaux. Une exclusion qui a contribué à l’invisibilisation des risques liés aux radiations pour les populations africaines, alors même que ces risques étaient rendus visibles lors des études sur les expatriés et les ouvriers européens.


Points forts :

La force et l’originalité de cet ouvrage résident avant tout dans la mise en relation d’histoires et de thématiques souvent envisagées de manière séparée : récits sur la bombe atomique, analyse de l’uranium en Afrique, statistiques économiques sur le marché mondial de l’uranium, enjeux de santé et d’environnement, etc. De plus, la démonstration de Gabrielle Hecht est nourrie d’archives inédites, de très nombreuses interviews avec des acteurs locaux, et est agrémentée par de multiples cartes, photographies et schémas. Par ailleurs, toute la démarche de l’auteure et les difficultés qu’elle a rencontré au cours de ses recherches sont racontées à la fin de l’ouvrage au sein d’un appendice.


Point faible : Pour l’auteure, l’émergence de la nucléarité, et surtout son maintien à travers le temps, dépend avant tout de la volonté et de la capacité des États à exercer leur souveraineté en termes nucléaires. Dans cette mesure, on peut déplorer le fait que l’auteure ne se soit intéressée qu’à l’extraction de l’uranium et non à la gestion des déchets nucléaires, qui constituent pourtant un thème central de la gouvernance actuelle, le continent africain étant souvent décrit comme la « poubelle du nucléaire ».


Références :

Gabrielle HECHT (2016), Uranium africain. Une histoire globale, Paris, Seuil

L.Rasidimanana



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